Carnet de route
Entre deux sommets
Le 17/10/2025 par Vincent Dromer
Vivre une course, pour moi, c’est entrer dans une bulle rare. Trouver une sortie juste au-dessus de ma zone de confort, trouver une date où nos agendas survoltés laissent un peu d’air, préparer le matériel, le casse-croûte… Et puis, ultime arbitre, guetter la météo jusqu’aux derniers jours.
J’ai mes bulles rêvées. Pas une Bucket-list, je me méfie de ces inventaires. Plutôt des éclats qui me traversent dans mes moments de rêverie. Des bulles qui flottent, légères, prêtes à éclater ou à s’accomplir. L’une d’elles s’est imposée, à l’aube de ma quarantaine : m’offrir l’ascension du Pic du Midi d’Ossau, ce géant familier et insaisissable des Pyrénées.
Sa silhouette solitaire se reconnaît à des dizaines de kilomètres : un gardien qui veille sur la vallée. On le retrouve partout, des affiches touristiques aux étiquettes de fromages. Les locaux l’appellent “Jean-Pierre”, surnom affectueux aux origines incertaines, mais qui dit bien le lien intime entre la montagne et ceux qui vivent à ses pieds.
Ancien volcan dressé dans une verticalité de près de 1 500 mètres, il n’est pas qu’un décor : il marque un passage, une première vraie ascension, là où la randonnée cède le pas à l’engagement. À la fois repère identitaire et défi sportif, il concentre dans sa masse abrupte tout ce que les Pyrénées ont de sauvage et de fier.
Tout a commencé un soir, au moment de fermer l’ordi. Une notification surgit : Nicolas Bernos propose une sortie en terrain d’aventure. En quelques secondes, tout s’emballe : l’inscription, l’attente, la confirmation, le sac qui s’alourdit déjà dans ma tête. Le groupe se retrouve, la route défile, le refuge de la Pombie nous accueille, le bivouac s’installe. Et déjà, avant que le soleil ne perce l’horizon, nous avions avalé notre petit déjeuner, prêts à basculer dans la course.
Entre-temps, Nicolas a dû renoncer, une cheville trop douloureuse. Oriane prend le relais, incarnation de cette fraternité si particulière au CAF.
Nous voilà six, unis par le désir de mesurer nos pas à ce mythe de pierre.
La première récompense arrive vite. Vingt minutes de marche à peine, et déjà les premières lueurs percent l’horizon. Pendant une heure, le ciel déroule son ballet, un accueil d’une chaleur inattendue. Ce moment magique nous plonge dans la course et resserre nos liens, parce que le partager vaut autant que le vivre. Il n’est pas encore sept heures, et j’ai déjà l’impression d’avoir hautement comblée cette journée. Je m’interroge : pourquoi laisser si souvent passer ma vie loin de cette intensité, loin de la nature qui m’anime autant ?
La proposition de Nicolas n’était pas de suivre la voie normale, mais d’enchaîner le Petit Pic et le Grand Pic. Nous voilà partis pour dix à douze heures de course.
Il est temps d’attaquer le Petit Pic par l’arête de Peyreget. Dans notre cordée de trois, la corde tendue comme unique assurance contre la glissade, je garde l’esprit rivé à chaque pas. Terrain nouveau pour moi, loin des sentiers balisés : avancer de cairn en cairn, poser le pied avec précision, éviter de s’agripper aux roches au risque de faire dévaler des pierres. Le sol tremble parfois, l’accueil est rude, mais chaque mètre gagné justifie l’effort.
Durant l’ascension, un cadeau de plus : les lacs d’Ayous s’ouvrent en contrebas. Leur forme se précise à mesure que nous prenons de la hauteur, jusqu’à devenir des compagnons familiers. D’autres géants apparaissent à l’horizon, le Pic de la Hourquette, le Collarada, silhouettes massives qui nous accompagnent dans notre montée.
Notre allure reste mesurée, pour éviter de nous essouffler trop tôt. Et je découvre que ce n’est pas tant le dénivelé qui m’épuise que la concentration, plus gourmande encore en énergie. Chaque pause est minutée. Je prends vite le pli de m’alimenter à chaque occasion, comme pour me rassurer sur ma capacité à tenir cette journée vertigineuse.
La prochaine étape, c’est la descente au col de la Fourche. Des années que je n’avais pas fait de rappel. Oriane me guide, gestes précis, voix calme. Reste à franchir ce petit moment désagréable : accepter de lâcher le sol et d’amorcer la descente de plusieurs dizaines de mètres. Alors je coupe le fil des pensées, bascule en arrière, la main rivée sur mon machard, et m’exécute.
Charly me réceptionne et m’indique le passage à suivre pour rejoindre Baptiste au col. Étrangement, c’est là que la peur me saisit le plus : cinquante mètres à marcher seul sur ces pentes instables. La présence de la cordée, la tension de la corde, change tout. Sans elles, le vide pèse autrement. Je mesure alors le chemin qu’il me reste pour évoluer un jour avec l’aisance tranquille de nos accompagnateurs.
Au moment où le dernier franchissait le rappel, un bloc s’est décroché et a dévalé dans un couloir de pierre non emprunté. Le fracas résonnait dans toute la paroi, glaçant. Une pensée immédiate pour l’autre sortie du CAF, celle de Cyprien et de sa cordée qui progressaient en contrebas, vers l’ascension de la Pointe Emmanuelle par l’éperon de la Vierge.
On profite d’un Isard qui nous donne l’exemple et on se lance dans le gros de l’ascension : la dalle blanche, un relais d’assurage sur des rochers à moitié rassurants, la confiance aveugle dans nos accompagnateurs qui savent jauger les risques avec une précision tranquille. L’ambiance reste étonnamment décontractée, malgré le tracé paumatoire, les cairns qu’il faut deviner, les cheminées à franchir. Et puis, enfin, le sommet qui s’ouvre devant nous.
13 h, nous atteignons enfin le sommet, après 4,7 kilomètres d’un terrain presque vertical. Nous n’en sommes pourtant qu’à la moitié de la sortie. La solitude de nos cordées laisse place à l’agitation : d’autres groupes, montés par la voie normale, sortent le saucisson et le vin rouge, se reconnaissent d’ascensions passées, immortalisent l’instant. Une hermine s’invite à la fête, flairant les restes de pique-niques abandonnés.
Le temps d’une micro-sieste, cinq minutes à peine, avant de replonger dans la longue redescente. On ne rejoindra Bayonne qu’à 23 h.
Ce week-end sera le dernier de ma trentaine. Quelle chance de clore cette décennie suspendu à une paroi, au sommet d’un rêve. Et déjà, une joie nouvelle pointe : dans deux semaines, le CAF m’embarque en grande voie, vers le Cap d’Aou et Suberpène.
Merci à l’équipe avec qui j’ai eu la chance de partager cette aventure : Blandine, Oriane, Baptiste, Charly et Philippe.
Une pensée particulière pour Nicolas que l’on aurai aimé avoir avec nous.
Et pour celles et ceux qui souhaitent prolonger le voyage, en sons et en images, je partage ici GAUSA (oser), le film de Guillaume Arrieta.
Ce projet raconte, autrement mais avec la même intensité, l’ascension du Pic du Midi d’Ossau par une cordée solidaire réunissant quatre personnes en situation de handicap, une aventure à laquelle Oriane et Charly, nos accompagnateurs, ont été parties prenantes.
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